Jules Ledin (1867-1914) - Le premier maire ouvrier de Saint-Étienne

Bien des Stéphanois remontent la rue Jules Ledin, entre Jacquard et Montaud, pour aller chez le retoucheur, prendre un cours de danse ou chercher un logement à 1 200 euros le mètre carré, sans se douter une seconde qu’ils foulent le nom du premier ouvrier à avoir gouverné leur ville. Le paradoxe est savoureux : voilà un homme qui a passé sa vie à défendre ceux « d’en bas », et qui repose aujourd’hui dans l’anonymat le plus complet d’une plaque bleue que personne ne lit. Rendons-lui donc ce que la mémoire collective lui a chichement mesuré.
L’enfant de la Fabrique
Jules Ledin naît à Saint-Étienne, en janvier 1867 — et déjà l’historien tique, car les sources se disputent le jour exact : le 26 janvier pour le Maitron, Wikipédia et le vieux dictionnaire Jolly ; le 27 pour la base de données de l’Assemblée nationale et Wikidata. Une coquille recopiée de fiche en fiche, comme il s’en glisse tant dans les notices de seconde main.
Il est le fils d’Aimé Ledin, veloutier né à Saint-Étienne en 1841, et de Marie Fontvieille, tailleuse originaire d’Outrefuran. Troisième d’une fratrie de neuf enfants, il devient l’aîné des survivants après la mort en bas âge de ses sœurs. Le coup dur tombe le 27 septembre 1886 : son père meurt à quarante-cinq ans, laissant Jules, âgé de dix-neuf ans, soutien d’une mère veuve et de six frères, dont le petit dernier n’a que cinq ans. Aîné de veuve, il est exempté de service militaire et, à la demande de sa mère et de son oncle Jean-Marie Fontvieille, reprend l’atelier familial de passementerie en velours — alors qu’il avait d’abord appris le métier d’armurier. Voilà le raccourci de toute une vie stéphanoise du XIXᵉ siècle : la Fabrique et la manufacture d’armes, les deux mamelles de la cité, réunies dans un seul destin.
Le propagandiste et le secrétaire de la Bourse
Autodidacte acharné, Ledin consacre à l’économie et à la sociologie le peu de temps que lui laissent son métier et ses charges de famille, et se fait entendre dans les clubs dès 1888. Son parcours militant est celui d’un socialiste réformiste, ce que l’époque appelle un « possibiliste ». Après une brève tentation boulangiste, il collabore en 1889 au Réveil de la Loire, entre en 1892 au comité du journal Le Stéphanois, anime en 1893 la campagne contre les panamistes, puis travaille à rassembler les socialistes modérés face à la montée du guesdisme, jusqu’à fonder une fédération autonome en 1898.
C’est la Bourse du travail qui le révèle. Jeune délégué syndicaliste prometteur, il avait été envoyé en mission à la Bourse de Paris pour y « piocher des idées » ; il en devient le secrétaire de 1892 à 1895. Surtout, il forge sa légitimité dans le conflit : de décembre 1899 à mars 1900, il organise avec Régis Faure la longue grève de la passementerie stéphanoise, réclamant le paiement à part de la « mise en train », c’est-à-dire des travaux préparatoires au tissage. Cette grève, dont il fut l’un des chefs, lui vaut une grande popularité — et lui ouvre l’Hôtel de Ville.
Le premier maire ouvrier (1900-1906)
Entré au conseil municipal en 1895 à la faveur d’une partielle, Jules Ledin est élu maire le 20 mai 1900, succédant à Louis Chavanon. L’événement est de taille : il est le premier maire de Saint-Étienne issu du monde ouvrier, dans une ville-préfecture façonnée par la houille, le ruban et l’acier. Réélu en 1904, il se montre un administrateur de valeur sous lequel les œuvres sociales se développent.
Son mandat laisse deux monuments, l’un de pierre, l’autre d’eau. La pierre, c’est la nouvelle Bourse du travail : décidée par sa municipalité en 1901 et confiée à l’architecte Léon Lamaizière, dont il pose lui-même la première pierre le 13 juillet 1902, cours Victor-Hugo — beau symbole que ce maire ancien secrétaire de Bourse édifiant la maison des travailleurs. L’eau, c’est le grand chantier du barrage de Lavalette et de l’aqueduc du Lignon (1900-1907), destiné à répondre aux besoins croissants de la ville, ouvrage qui alimente encore l’agglomération aujourd’hui.
Un épisode révèle enfin l’homme mieux qu’un long discours. En novembre 1901, alors que la police stéphanoise décide d’expulser les anarchistes italiens réfugiés dans la ville, Ledin, avec le député Jean Allemane, prend leur défense ; il tente, en vain, d’éviter leur expulsion. Le maire ouvrier n’était pas homme à livrer les vaincus.
Le député (1906-1910), puis l’oubli
Aux législatives du 20 mai 1906, il est élu député de la 2ᵉ circonscription de Saint-Étienne au second tour, par 8 165 voix contre 6 410 à Soulenc. Refusant de cumuler, il démissionne de la mairie le 25 juillet 1906. Inscrit au groupe des socialistes parlementaires, membre des commissions des mines et de l’emploi des forces hydrauliques, il travaille aux questions sociales : ateliers de famille, caisse de prêts des tisseurs stéphanois, retraites ouvrières et paysannes, et rapporte en 1909 la proposition Basly sur les caisses de retraites des mineurs. Un député sérieux, spécialiste des dossiers, plus artisan que tribun.
La chute est brutale. Battu dès le premier tour en avril 1910 (3 720 voix contre 4 894 à Durafour, élu au second tour), il se retire presque entièrement de la vie politique et vit dignement de son seul travail. La fin est celle d’un homme modeste : redevenu simple représentant de commerce, il meurt en pleine force à quarante-sept ans, le 18 avril 1914. La ville lui fait d’imposantes funérailles ; Aristide Briand, ancien président du Conseil, tient malgré sa mauvaise santé à suivre le convoi de son ancien collègue et ami, et la municipalité offre à la famille une concession à perpétuité. Il repose au cimetière du Crêt-de-Roc.
La rue, enfin
Le 29 février 1920, Saint-Étienne rend hommage à son ancien maire en donnant son nom à la rue de Montaud, celle-là même où il habitait, au numéro 22. On ne pouvait choisir voie plus juste : c’est chez lui, dans son quartier de travail et de famille, que la cité a inscrit sa reconnaissance. Son portrait, diffusé notamment dans la revue Forez-Auvergne-Vivarais en 1907 et dans l’Histoire de la chanson stéphanoise et forézienne de Gonon, est conservé à la médiathèque municipale.
La prochaine fois que vous passerez rue Jules Ledin, vous saurez donc : ce nom-là est celui d’un tisseur devenu premier magistrat, d’un gréviste devenu bâtisseur, d’un homme qui gouverna sa ville sans jamais cesser d’être des siens — et qui repartit, à la fin, aussi discrètement qu’il était venu.
Sources principales
Notice « LEDIN Jules » du Maitron (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier) ; fiche Sycomore et biographie du Dictionnaire des parlementaires français (J. Jolly) de l’Assemblée nationale ; article « Jules Ledin » de Wikipédia ; chronique « Rue Jules Ledin » de Guy Sabattier (blog Saint-Étienne Avance, 2020) ; notice « La Bourse du travail de Saint-Étienne » (Forez-Info) ; article « Sante Ferrini » de Wikipédia (affaire des expulsions de 1901). Portraits conservés à la Médiathèque municipale de Saint-Étienne.



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