Des cahiers de doléances aux ronds-points : la France au seuil d’un basculement

Le consentement qui s’effrite
Des cahiers de doléances aux ronds-points : la France au seuil d’un basculement
Il existe, dans la vie des nations, des moments où quelque chose cède sans bruit. Pas une émeute, pas une date que retiendront les manuels : un glissement souterrain, l’usure d’un accord tacite que personne n’avait signé mais que tout le monde respectait. Cet accord, en France, avait un nom silencieux : travailler, payer, se taire, et faire confiance. Trois générations l’ont honoré. La quatrième est en train de le rendre à l’expéditeur.
Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une mauvaise humeur passagère, de celles que l’on solde d’ordinaire par une réforme et deux plateaux télévisés. C’est une lassitude d’un autre ordre — profonde, patiente, presque calme dans sa détermination. Les Français ne demandent plus qu’on les entende ; ils ont cessé de croire qu’on le ferait. Et une population qui n’attend plus rien de ceux qui la gouvernent est infiniment plus dangereuse, pour l’ordre établi, qu’une population en colère.
La fin d’un héritage
Nos parents ont vécu sur une promesse simple : l’effort serait récompensé, le sacrifice d’une vie porterait ses fruits, et les enfants vivraient mieux que les pères. C’était le cœur du contrat : une reproduction sociale acceptée parce qu’elle était ascendante. On acceptait de faire « comme avant » parce que « après » serait meilleur.
Cette promesse s’est éteinte, et chacun le sait dans sa chair avant de le savoir dans sa tête. Le diplôme ne protège plus, le travail n’enrichit plus, la propriété recule pour les jeunes, et le déclassement — cette peur d’occuper une place inférieure à celle de ses parents — est devenu l’angoisse centrale des classes moyennes. L’ascenseur social ne monte plus ; au mieux il stagne, au pire il descend, et il descend précisément ceux qui avaient tout fait « bien ». Voilà l’inédit : ce ne sont pas seulement les exclus qui grondent, mais les intégrés, ceux qui ont respecté toutes les règles et découvrent qu’elles ne tiennent plus leurs promesses.
De là ce refus, chez les plus jeunes surtout, de rejouer la partition parentale. Non par paresse — l’accusation est facile et fausse — mais par lucidité. Pourquoi consentir aux mêmes renoncements pour de moindres résultats ? Pourquoi donner sa vie à un travail qui ne rend ni le sens, ni le salaire, ni la reconnaissance ? Ce que l’on prend pour un désengagement est en réalité une renégociation : une génération qui refuse de payer le prix fort pour une place au rabais.
La retraite trahie
Il est un scandale que cette tribune ne saurait passer sous silence : celui que l’on fait aux retraités. Voilà des femmes et des hommes qui ont tenu, eux, tout leur pan du contrat — quarante annuités, parfois davantage, une vie entière de travail et de cotisations, dans la promesse formelle qu’au terme de l’effort viendrait le repos mérité. Et c’est au moment précis de recueillir ce qu’ils ont semé qu’on vient rogner leur dû : pensions gelées quand tout augmente, prélèvements alourdis, pouvoir d’achat grignoté année après année.
Le procédé confine à l’indécence lorsqu’on désigne les vieux comme des privilégiés, des nantis qu’il faudrait mettre à contribution — renversement obscène qui transforme le créancier en coupable. Pénaliser celui qui a payé toute sa vie pour qu’on lui verse enfin sa part, ce n’est pas ajuster un budget : c’est trahir la parole même de la nation. Et rien ne mine plus sûrement le consentement d’un peuple que de voir ses anciens punis d’avoir été honnêtes. Car chacun, en regardant ses parents ainsi traités, y lit d’avance le sort qu’on lui réserve — et comprend que la promesse ne sera pas tenue davantage pour lui.
L’étincelle du quotidien
Les grands basculements ne partent presque jamais des grandes idées. Ils partent d’un plein d’essence. Le prix à la pompe n’est pas un chiffre parmi d’autres : c’est le point où l’abstraction économique touche la main du conducteur, où la « conjoncture » devient le trajet qu’on ne peut plus se permettre pour aller travailler. Quand se rendre à son emploi coûte une part croissante de ce qu’il rapporte, l’absurde devient tangible, et l’absurde tangible est le plus puissant des combustibles politiques.
L’essence n’est ici qu’un symbole — celui d’une vie chère qui grignote tout, l’énergie, l’alimentation, le logement — et le symbole d’une injustice ressentie : celle d’être devenu la variable d’ajustement permanente. On demande toujours l’effort aux mêmes, on épargne toujours les mêmes. Chaque hausse est vécue non comme un aléa du marché, mais comme la preuve renouvelée que le système fait payer ceux qui n’ont pas les moyens d’y échapper. C’est cette accumulation de petites humiliations matérielles qui, un jour, se cristallise en refus collectif.
La dette n’est pas la nôtre
On brandit alors, pour justifier chaque tour de vis, l’épouvantail de la dette. Il faudrait se serrer la ceinture, renoncer, payer, encore et toujours, parce que l’État devrait des sommes vertigineuses. Mais les Français, dans leur immense majorité, ne se sentent pas concernés par cette dette — et plutôt que de le déplorer, il faut comprendre pourquoi. Cette dette, ils ne l’ont pas votée. Ils n’ont décidé ni des dépenses somptuaires, ni des cadeaux fiscaux consentis à quelques-uns, ni des gabegies, ni des choix budgétaires qui l’ont creusée pendant des décennies.
On leur présente aujourd’hui une addition qu’ils n’ont pas commandée, en exigeant qu’ils la règlent par leur austérité, tandis que ceux qui l’ont accumulée n’en répondent jamais devant personne. Comment voulez-vous qu’un peuple se sente comptable d’une faute qui n’est pas la sienne ? La dette est devenue l’alibi permanent, le mot magique qui change toute exigence de justice en caprice d’enfant gâté et toute demande de dignité en irresponsabilité. Mais un peuple à qui l’on réclame éternellement de payer les erreurs des autres finit, un jour, par renvoyer la facture à ses véritables auteurs.
Les Gilets jaunes, une répétition générale
On l’a déjà vu. À l’automne 2018, une hausse de la taxe sur les carburants a suffi à embraser le pays. Un gilet fluorescent, ce bout de tissu que la loi oblige à garder dans chaque voiture, est devenu l’uniforme improbable d’une révolte. Et ce qui frappait, c’était la nature même des insurgés : ni syndiqués, ni encartés, ni parisiens. La France des périphéries et des ronds-points, celle des territoires où l’on ne vit que par la voiture, celle qu’aucun parti ne représentait plus et dont personne, en haut, ne connaissait plus le visage.
Leur colère, d’abord vitale, s’est vite approfondie en exigences claires : la justice fiscale, pour que l’effort soit enfin partagé ; la dignité, pour cesser d’être méprisés par ceux qui décident ; et surtout une revendication démocratique inédite, le référendum d’initiative citoyenne — c’est-à-dire reprendre la main, court-circuiter une classe politique jugée définitivement sourde. Détail que l’historien ne peut pas ne pas relever : ils ont rouvert, dans les mairies, des cahiers de doléances. Le mot n’avait pas été employé sérieusement depuis 1789. Ce n’était pas un hasard de vocabulaire : c’était la résurgence d’un geste ancestral, celui d’un peuple qui écrit ses plaintes parce qu’on ne l’écoute pas.
Le mouvement a été caricaturé, réduit à ses casseurs, réprimé durement, puis dissous par la parenthèse du confinement. Mais qu’on ne s’y trompe pas : il n’a pas été résolu, il a été interrompu. On a éteint l’incendie sans jamais traiter la sécheresse. La braise, elle, couve toujours sous la cendre — et il suffira d’un souffle.
Une vague qui dépasse nos frontières
La France aime se croire seule, exception éternelle, laboratoire de toutes les colères. Elle se trompe. Partout dans le monde résonne le même craquement : la défiance envers les élites, le sentiment d’être gouverné par des castes hors-sol, la rancœur contre une mondialisation qui a enrichi une minorité et précarisé tous les autres. Des Indignés espagnols à Occupy Wall Street, du choc du Brexit aux innombrables révoltes contre la vie chère qui ont secoué la planète depuis la pandémie et la flambée de l’énergie née de la guerre en Ukraine, c’est une seule et même lame de fond : la révolte des gouvernés contre des gouvernants qui ne les représentent plus.
Les formes varient, et avec elles le meilleur comme le pire. Ici, un sursaut démocratique, une soif de participation retrouvée ; là, la captation de la colère par des démagogues autoritaires qui promettent l’ordre et vendent la servitude. Mais la matrice est partout identique : un contrat rompu entre les peuples et leurs dirigeants. La France n’est pas une anomalie ; elle n’est qu’un chapitre d’un livre qui s’écrit à l’échelle du monde.
Des gouvernants hors-sol
Face à cela, le monde politique parle une langue morte. Il répond par des éléments de langage à une demande de vérité, par des « feuilles de route » à une exigence de direction, par de la communication à une soif de sens. Le divorce est d’abord culturel : une caste qui vit dans un temps, un vocabulaire et des préoccupations qui ne sont plus ceux du pays réel.
La politique est devenue un métier, avec ses écoles, ses cabinets, ses cursus, son entre-soi. On y entre jeune, on n’en sort plus, on passe d’un mandat à l’autre sans avoir jamais connu la précarité que l’on prétend administrer. Comment comprendre le prix d’un plein quand on ne l’a pas payé depuis vingt ans ? Comment mesurer l’angoisse d’une fin de mois quand la sienne est garantie ? Ce n’est pas seulement une affaire de mauvaise foi : c’est une surdité de structure. On ne peut entendre ce que l’on n’a jamais vécu.
Le siège et le ventre
Et puis il y a les habitués. Ces figures qui, à chaque échéance, réapparaissent avec la même promesse et le même appétit, n’attendant de l’élection qu’une seule chose : la prolongation de leur confort. Daumier, déjà, avait tout dit en 1834 avec sa lithographie « Le Ventre législatif » : une brochette de notables repus, avachis sur leurs bancs, la panse en avant et la conscience au repos. Près de deux siècles plus tard, le dessin n’a pas pris une ride.
Car pour ces vieux briscards de la République, le siège n’est plus un mandat : c’est un fauteuil. Et le fauteuil n’est plus un service : c’est une mangeoire. Ils ne briguent pas le pouvoir pour transformer le pays, mais pour durer ; et l’on croit voir, à chaque réélection, leur ventre s’arrondir un peu plus derrière le bureau, à mesure que le pays, lui, se serre la ceinture. Ils ne servent plus une idée, ils s’y accrochent comme à une rente viagère. Le tragique n’est pas qu’ils existent — il en a toujours existé — mais qu’ils occupent encore la scène alors que le public a, depuis longtemps, changé de salle.
D’autres formations, elles, n’ont même pas compris qu’elles étaient déjà mortes. Elles gèrent leurs appareils, distribuent leurs investitures, calculent leurs alliances, comme on redécore un salon dans une maison qui brûle. Elles confondent la fidélité de leurs derniers militants avec l’assentiment d’un peuple parti sans laisser d’adresse. L’Histoire est sans pitié pour les partis qui survivent à leur nécessité : ils ne s’effondrent pas d’un coup, ils s’évaporent, remplacés avant même d’avoir vu venir leur propre fin.
L’écho de 1789
L’Histoire ne repasse pas les plats, mais elle bégaie. En 1789, la France ne s’est pas soulevée d’abord par idéologie : elle s’est soulevée parce que le pain était cher, l’impôt injuste et le pouvoir sourd. Le tiers état — près de quatre-vingt-dix-huit pour cent de la nation — portait presque seul le poids fiscal du royaume, tandis que la noblesse et le clergé jouissaient de leurs privilèges et de leurs exemptions. On demandait l’effort à ceux qui n’avaient rien ; on épargnait ceux qui avaient tout. Que le lecteur se demande honnêtement si cela ne lui rappelle rien.
Lorsque l’abbé Sieyès posa sa fameuse question — « Qu’est-ce que le tiers état ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose » —, il ne faisait que mettre en mots une évidence intolérable : une immense majorité laborieuse, sommée de payer et de se taire, sans voix au chapitre. Les cahiers de doléances de 1789 disaient, mot pour mot, ce que réclamaient les ronds-points de 2018 : être entendus, obtenir justice, ne plus subir l’arbitraire. Deux siècles les séparent ; la même plainte les unit.
Puis vint la nuit du 4 août, où une noblesse soudain effrayée abolit en quelques heures les privilèges qu’elle avait refusé de céder pendant des siècles. La leçon est limpide, et elle vaut avertissement plus que menace : les privilèges que l’on ne cède pas à temps par sagesse, on finit par les perdre dans la précipitation par peur. Qu’on m’entende bien : il ne s’agit pas de rêver d’un retour de la Terreur ni de souhaiter le chaos — l’Histoire enseigne aussi ce que coûtent les ruptures brutales. Il s’agit d’exhorter ceux qui gouvernent à la réforme, pendant qu’il en est encore temps, pour que la France n’ait pas à choisir un jour entre l’immobilité et la violence.
Ce que réclame vraiment la défiance
On aurait tort de ne lire dans tout cela que de la colère. La colère est l’écume ; la lame de fond est ailleurs. Ce que réclame sourdement le pays, ce n’est pas le chaos, c’est la dignité : être considéré, être associé, ne plus être traité en administré passif d’une machine qui décide pour lui et malgré lui. L’abstention massive, ce silence des urnes que l’on prend à tort pour de l’indifférence, est en réalité un désaveu — la grève civique d’un peuple qui ne trouve plus, dans l’offre qu’on lui présente, de quoi exprimer ce qu’il veut.
Nous sommes, je le crois, à la veille d’un mouvement de fond — non pas forcément spectaculaire, mais civilisationnel. Une génération refuse l’ancien contrat sans qu’aucun nouveau ne lui ait encore été proposé ; c’est l’entre-deux le plus périlleux qui soit, celui où l’ancien monde ne meurt pas assez vite et où le nouveau tarde à naître. Dans ce vide, tout peut surgir : le meilleur, une refondation démocratique qui rendrait à chacun sa parole et sa part ; le pire, la captation de cette énergie par ceux qui promettent l’ordre au prix de la liberté.
L’avertissement
Rien n’est écrit. Mais que ceux qui nous gouvernent n’attendent pas d’apprendre par l’émeute ce qu’ils refusent d’entendre dans le calme. Un peuple qui ne veut plus « faire comme avant » n’est pas un peuple perdu : c’est un peuple qui grandit, qui redevient adulte, qui cesse d’obéir pour recommencer à décider. La seule question qui vaille est de savoir si ceux d’en haut auront la sagesse de l’accompagner — ou l’aveuglement de le mépriser jusqu’à ce qu’il se passe d’eux.
Car il finira par se passer d’eux. C’est même, peut-être, tout le sens de ce qui commence.



Commentaires