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Faucone de Magneu, Dame de Biens et de Commandement en Forez († 1311)

  • Photo du rédacteur: ericmoulinzinutti
    ericmoulinzinutti
  • 8 févr.
  • 11 min de lecture

Une femme de pouvoir à travers son testament



Au tournant des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles, le Forez est une terre d’institutions solides, de seigneuries hiérarchisées et de pratiques juridiques précises. Le pouvoir n’y est pas seulement exercé par l’épée ou l’hommage : il se manifeste aussi par l’écrit, par l’acte notarié, par le testament. C’est dans ce cadre que s’inscrit la figure de Faucone de Magneu, dame de Magneu-le-Gabion, d’Estaingt et de Tortorel, dont le testament et le codicille, dressés entre 1310 et 1311, constituent un document exceptionnel. Loin d’un simple acte pieux de fin de vie, le testament de Faucone apparaît comme un véritable instrument de gouvernement : elle y ordonne ses biens, règle les successions, fonde des institutions religieuses, arbitre des conflits patrimoniaux, et impose ses décisions à des hommes — seigneurs, clercs, héritiers — qui lui doivent obéissance. À travers cet acte, Faucone se révèle non comme une figure marginale du pouvoir, mais comme une femme pleinement consciente de son autorité seigneuriale.

Faucone appartient à la maison de Magneu, l’une des anciennes races nobles du Forez, déjà attestée au XIIᵉ siècle et connue pour s’être éteinte dans sa lignée masculine avant le milieu du XIIIᵉ siècle. Cette extinction confère à Faucone une place particulière : elle est la dernière porteuse du nom, et à ce titre dépositaire d’un patrimoine ancien qu’elle transmettra par alliances successives. Née vers 1240, elle entre très tôt dans une logique de gestion patrimoniale qui dépasse la simple conservation des biens. Ses mariages, d’abord avec Anselme Richard, donzel du Beaujolais, puis avec Guichard de Ronchevol, chevalier, enfin avec Girin d’Essertines, ne constituent pas seulement des alliances familiales, mais des opérations structurantes pour l’espace seigneurial dont elle demeure le centre.

Le cœur de cet ensemble est la maison forte de Magneu-le-Gabion, située à Saint-Laurent-la-Conche, tenue en fief du comte de Forez, jurable et rendable à sa volonté. Autour de ce noyau gravitent des droits, des cens, des usages, un moulin, et des dépendances clairement identifiés dans les actes. Faucone n’est pas seulement héritière : elle administre, acquiert, aliène, inféode. Les documents montrent qu’elle agit dans un cadre juridique parfaitement maîtrisé, en relation constante avec la justice comtale et les institutions ecclésiastiques.

Son testament, rédigé alors qu’elle est expressément dite « jouissant de toute sa mémoire », n’est ni confus ni dicté par l’urgence. Il est au contraire long, structuré, précis, et complété par un codicille qui en affine encore les dispositions. Faucone y choisit d’abord sa sépulture, puis modifie ce choix, transférant son lieu d’inhumation de Jourcey à Savigneu, près de Montbrison, auprès de ses prédécesseurs. Ce changement n’est pas anodin : il s’accompagne d’une redistribution raisonnée des legs auparavant destinés à Jourcey, désormais réorientés vers l’église de Savigneu, preuve d’une capacité à réviser ses décisions jusqu’au terme de sa vie.

L’acte testamentaire révèle une femme qui ne se contente pas de distribuer ses biens, mais qui organise leur usage futur. Faucone fonde des anniversaires perpétuels, assis sur des revenus précis, notamment ceux de son moulin de Magneu. Elle affecte des cens, des rentes, des sommes en monnaie viennoise, en fixe les modalités de perception et les finalités liturgiques. Elle institue une prébende à Magneu, en précise les conditions de jouissance, prévoit le cas où le prébendier ne résiderait pas, et désigne elle-même le titulaire en le mettant en possession par des gestes juridiques symboliques.

Dans ce texte, Faucone commande. Elle ordonne aux clercs, fixe les obligations des religieux, prévoit les oppositions éventuelles et y répond par avance. Elle impose à Guichard de Montagny l’extinction de dettes clairement chiffrées. Elle distingue entre usufruit et nue-propriété, affirme expressément ne détenir que l’usufruit de certains biens reçus de feu Guichard de Ronchevol, et règle en conséquence leur transmission. Cette précision juridique montre une parfaite compréhension des mécanismes de la propriété féodale et des risques de contestation.

Le testament révèle également une gestion différenciée des héritiers. Faucone répartit son patrimoine de manière inégale entre les lignées Richard et Ronchevol, favorisant certains descendants, limitant volontairement la part d’autres, y compris celle d’une petite-fille pourtant filleule. Ces choix sont assumés, justifiés par l’histoire des biens, par les arrérages dus, par les dettes non réglées. Rien n’est laissé à l’interprétation future : chaque clause vise à empêcher le conflit.

La place accordée aux fondations pieuses est centrale. Faucone multiplie les legs aux églises de Virigneu, Saint-Laurent-la-Conche, Montagny, Jourcey, Ainay, Bourg-de-Thizy, Saint-Julien sous Rochebaron. Elle dote ces établissements de chasubles, de draps, de revenus annuels, liant étroitement salut de l’âme et stabilité patrimoniale. Par ces fondations, elle inscrit son nom et celui de ses proches dans une mémoire institutionnelle durable, où la prière devient une obligation contractuelle.

Le testament de Faucone de Magneu ne laisse apparaître ni effacement ni retrait. Jusqu’au bout, elle agit en dame seigneuriale pleinement investie de ses droits. Elle administre ses biens, commande aux hommes, règle la transmission de son patrimoine et organise sa mémoire avec une rigueur qui ne souffre aucune approximation. Son autorité repose sur le droit, sur la possession légitime et sur l’écrit, instruments fondamentaux du pouvoir en Forez à la fin du XIIIᵉ siècle.

À travers cet acte, Faucone apparaît comme une figure exemplaire de ces femmes qui, lorsqu’elles en avaient le droit, exerçaient effectivement la seigneurie. Elle ne délègue pas son pouvoir : elle l’exerce. Elle ne se contente pas de subir les successions : elle les ordonne. Son testament montre que le gouvernement des biens, des hommes et de la mémoire pouvait être assumé par une femme avec la même efficacité juridique que par un seigneur.

Magneu-le-Gabion, Estaingt et Tortorel ne sont pas seulement des lieux : ils sont les supports matériels d’une autorité féminine reconnue, inscrite dans les actes et validée par les institutions. Par son testament, Faucone transforme sa mort en acte de continuité, assurant la transmission de son pouvoir bien au-delà de sa vie. Dans le paysage seigneurial forézien, elle demeure ainsi non comme une exception marginale, mais comme une dame de plein exercice, dont l’écrit conserve la trace précise et incontestable.


Transcription littérale du testament de Faucone de Magneu (1310–1311)

Faucone, veuve de Messire Guichard de Ronchevol, jadis chevalier, jouissant de toute sa mémoire, teste le mercredi jour de la fête de Saint Mathias apôtre (24 février) 1310.

Elle élit sépulture dans le cimetière des dames de Jourcey, dans le tombeau de Girin d’Essartines (= d’Essartines), jadis son mari.

Elle veut et ordonne que pour sa sépulture soient convoqués quarante prêtres, à chacun desquels on donnera cinq sols tournois et une refection décente.

Chaque diacre venu à cette occasion recevra deux sols et six deniers tournois pour une fois, et les autres clercs la même somme.

Elle veut qu’avec le drap d’or, placé sur elle pour ses funérailles, soit faite une chasuble pour le monastère de Jourcey, et avec le drap de soie, qui sera également posé sur elle, une autre chasuble pour l’église de Saint-Laurent-la-Conche, à qui elle lègue ce drap.

Item elle lègue au couvent de Jourcey vingt sols viennois de bonne monnaie, à prélever chaque année sur son moulin de Magneu et sur le cens et le tènement de Jehan Julien, de Magneu, pour célébrer un anniversaire le jour de sa mort pour le remède de son âme et de celle de feu Girin, son mari, et de celle de ses parents.

Item elle lègue au prieuré de Savigneu, près de Montbrison, dix livres viennoises pour acquérir des rentes en vue de son anniversaire, dans ledit prieuré, le jour de sa mort, pour le remède de son âme et de celle de ses parents.

Item elle lègue au prieuré de Bourg-de-Thizy dix livres viennoises pour une fois pour acquérir des rentes pour l’anniversaire de Messire Guichard de Ronchevol, son mari.

Item elle lègue à Agnès et Béatrix de la Roche, sœurs religieuses à Leigneu, à chacune soixante sols viennois pour une fois.

Item elle lègue à Marguerite, fille de Guichard de Montagny, cinquante livres viennoises pour une fois, quand elle se mariera.

Item elle lègue aux chapelains desservant l’église Notre-Dame de Montbrison trente sols viennois à répartir entre eux à parts égales.

Item elle lègue au couvent des Frères Mineurs de Montbrison dix sols viennois pour une fois.

Item elle lègue au couvent des Prêcheurs de Lyon quarante sols viennois pour une fois.

Item elle lègue à Dom Symon, curé de l’église de Montagny, vingt sols viennois pour une fois.

Item elle lègue à Étienne « de Fesco », diacre, vingt sols viennois pour une fois.

Item elle lègue au curé de Saint-Laurent-la-Conche vingt sols viennois pour une fois.

Item elle lègue au curé de Virigneu vingt sols viennois pour une fois.

Item elle lègue aux couvents des religieuses de Saint-Thomas, Bonlieu et Leigneu, à chacun vingt sols viennois pour une fois, à partager entre les religieuses de ces couvents.

Item elle lègue au prieuré de Saint-Julien, sous le château de Rochebaron, cent sols viennois pour une fois pour acheter des rentes en vue de son anniversaire chaque année, pour le remède de son âme et de celle de ses prédécesseurs gisants là.

Item elle lègue aux Pénitents de Montbrison vingt sols viennois pour une fois à partager entre eux.

Item elle lègue à Faucone, fille d’Hugues Mauvoisin, chevalier, cent sols viennois pour une fois.

Item elle lègue à Faucone et Galberge, ses nièces, filles de feu Messire Étienne de Reveux, religieuses à Jourcey, à chacune trente sols viennois pour une fois.

Le seigneur Guichard de Ronchevol, son feu mari, et elle, d’un commun accord, avaient fondé une chapellenie dans la chapelle de son hôte de Magneu et avaient légué au chapelain desservant cette chapellenie sept livres viennoises annuelles pour son service et dix sols viennois annuels pour le luminaire, sans pour autant assigner ces revenus sur des terres.

Afin d’y remédier, elle veut que le chapelain perçoive à perpétuité pour les sept livres et les dix sols les revenus ci-dessous mentionnés sur les hommes ci-dessous désignés (suit la liste).

Item elle lègue au chapelain de ladite chapellenie son jardin, qui est contigu à la chapelle et se trouve derrière, pour y édifier des maisons à son usage et à celui de ses successeurs.

Et veut que ladite chapellenie soit conférée par son héritier universel ou les héritiers de celui-ci, seigneurs de Magneu, à une personne idoine, déjà prêtre ou apte à le devenir.

Item elle lègue à chacun des pauvres qui viendra à sa donnée le jour de son enterrement trois deniers viennois pour une fois.

Item elle lègue à la dénommée Perdris, sa cousine, sœur de Faucon et de Guillaume Vert, dix livres viennoises pour une fois.

Item confesse que la propriété (= nue-propriété) d’Estaingt et Tortorel appartient à Dame Guicharde, sa fille, femme de Messire Henri de Montagny, et reconnaît qu’elle-même n’est qu’usufruitière de ces lieux, l’usufruit lui ayant été donné par feu Messire Guichard de Ronchevol, son mari, père de ladite Dame Guicharde.

Item elle lègue à Faucone, fille de feu seigneur Guillaume Richard, son fils, divers revenus et cens (en argent environ quatre livres quatorze sols trois deniers au total).

Item elle lègue à ladite même les cent soixante livres viennoises dues à la testatrice pour les arrérages de la rente de dix livres viennoises à elle léguée par ledit Guillaume Richard, son fils, dont elle n’a rien reçu de ladite Faucone, excepté un vêtement.

En cela elle institue héritière et veut qu’elle soit contente.

Si Faucone meurt sans enfant, ce qui lui est ci-dessus légué reviendra à Dame Guicharde, fille de la testatrice, ou si celle-ci est déjà morte, à son héritier universel.

En tous ses autres biens, droits et actions, elle institue héritière universelle ladite Dame Guicharde, sa fille ; si elle est en vie lorsque mourra la testatrice, sinon elle institue héritier universel Guichard, fils d’Henri de Montagny et de ladite Dame Guicharde, et lui substitue ses fils (de Guichard).

Item elle lègue à la prébende instituée par sa sœur Katherine, jadis femme de Joceran Rigaud, dans l’église de Savigneu, près de Montbrison, les cens qu’elle doit tenir sur les tenements suivants, savoir Pierre Bravard une demenchée de seigle, Barthélémy Avril une demenchée de seigle, Marguerite Avril « unum meyterium » et Pierre Avril « unum meyterium » de seigle.

Elle nomme exécuteurs ses chers seigneurs et amis, l’illustre homme Monseigneur le Comte de Forez, Religieux homme Faucon, prieur d’Estivareilles, Messire Faucon de Bouthéon, chevalier, Jehan Lardier, bourgeois de Montbrison, et lègue à chacun d’eux dix livres viennoises.

 

Codicille du testament de Faucone de Magneu (1311)

Dame Faucone, dame de Magneu et d’Estaing, veuve de noble seigneur Guichard de Ronchevol, jadis chevalier, fait un codicille en l’an mil trois cent onze, le treize des kalendes d’octobre, à savoir le dimanche avant la fête de Saint Matthieu apôtre.

Elle donne à l’église de Virigneu une chasuble valant soixante sols viennois.

Item elle avait légué à Faucone et à sa sœur, religieuses à Jourcey, soixante sols viennois pour une fois ; elle augmente ce legs et leur donne vingt sols viennois de plus pour une fois.

Item donne et lègue à Katherine de Barges, religieuse à Jourcey, vingt sols viennois pour une fois.

Item donne et lègue à l’abbé d’Ainay dix livres viennoises pour acquérir dix sols viennois de revenus afin que chaque année soit célébré un anniversaire pour le remède de son âme et de celle de son fils Guillaume Richard et des siens.

Dans son testament, elle avait légué à Faucone, sa petite-fille (c’est la fille de Guillaume Richard), femme du nommé le Moyne, sept livres viennoises de revenu annuel.

Elle veut et ordonne que, si Faucone meurt sans enfant, que lesdites sept livres adviennent à son héritier universel et aux siens.

Item veut et ordonne expressément que Guichard de Montagny soulage le Moyne et Faucone, sa femme, de ce qu’ils lui doivent à elle (il s’agit des cent soixante livres mentionnées dans le testament).

Item donne et lègue annuellement et perpétuellement au prébendier qui desservira à Magneu et à Estaing, si son héritier y demeure, un vivre suffisant chez lui et chez les siens.

S’il n’y demeure pas, elle donne à ce prébendier annuellement et perpétuellement pour son vivre soixante sols viennois pour une fois, en plus de ce qu’elle lui a donné par testament.

Item donne et lègue audit même prébendier une couette, deux draps, un « pulvinar ».

Item elle institue prébendier en cette prébende Mathieu de Tortorel, clerc, et le met en possession de sa prébende par remise d’un bréviaire.

Item donne au prébendier un jardin situé contre la chapelle pour construire une maison à son usage et veut que désormais il touche les revenus de sa prébende et les fasse siens.

Item donne et lègue à l’hôpital de Notre-Dame du Puy un lit garni pour une fois et à celui de Saint Antoine la même chose.

Item donne à Dame Guicharde, sa fille, ses animaux et bovins, excepté une vache blanche qu’elle donne à Marguerite, sa petite-fille, fille de Guichard de Montagny.

Item donne à Dame Guicharde la moitié de son mobilier et de ses ustensiles.

Item donne et lègue perpétuellement à frère Jean de Barges, moine de la Chaise-Dieu, habitant de Savigneu, en augmentation de la prébende fondée par sa sœur Katherine (la testatrice), les trois demenchées de seigle mesure de Saint-Bonnet, qu’elle a acquises d’Hugues Cellarer.

Elle avait élu sépulture dans le cimetière de Jourcey et avait donné vingt livres viennoises au prieuré de Jourcey en vue d’acquérir vingt sols viennois de revenu pour un annuel le jour anniversaire de sa mort.

Changeant d’avis, elle élit sépulture dans le cimetière de Savigneu, près de Montbrison, dans la tombe de ses prédécesseurs, et donne à l’église de Savigneu les vingt livres viennoises léguées d’abord à Jourcey, et ce dans le même but.

Inversement, elle donne au prieuré de Jourcey les dix livres viennoises qu’elle avait attribuées à l’église de Savigneu, pour acheter dix sols viennois de revenu pour un annuel.

Item veut et ordonne qu’avec le drap d’or qui couvrira son corps le jour de son enterrement on fasse une chasuble pour la prébende de sa sœur, et, si le prieur de Savigneu s’y oppose, on prélèvera dix livres viennoises sur les vingt livres léguées à l’église de Savigneu.

Item donne et lègue soixante sols viennois à frère Jean de Barges pour le remède de son âme et de celle des siens.

Ces testament et codicille sont publiés à Montbrison le dix-sept des kalendes de novembre (seize octobre) mil trois cent onze. (Archives départementales de la Loire, Registres des testaments enregistrés en la chancellerie de Montbrison, B 1851, f° 65 et suivants.

 

 
 
 

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