Deux 14 juillet...
- ericmoulinzinutti
- 14 juil.
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Ce dont rêvaient les Stéphanois en 1789 — ce qu'ils redoutent en 2026

Il y a deux cent trente-sept ans, la nouvelle de la prise de la Bastille mit dix jours à remonter la vallée du Furan. Elle y trouva une petite ville d'armuriers et de passementiers qui, ce jour-là, se prit à rêver. En cet été 2026, la même ville regarde les résultats électoraux s'afficher et se demande, cette fois, ce qu'elle doit craindre. Entre les deux, il y a l'histoire d'une promesse — et la question de savoir si nous en sommes les héritiers fidèles ou distraits.
Juillet 1789 : une ville d'ouvriers apprend qu'un monde s'écroule
Quand la Bastille tombe, le 14 juillet 1789, Saint-Étienne n'est pas Paris. C'est une cité de fabrique, encore prise dans les rets de la seigneurie de Saint-Priest, où l'on forge des armes et où l'on tisse des rubans dans des ateliers familiaux. La nouvelle n'y parvient que le 24 juillet, dix jours après les faits. Et le premier réflexe des Stéphanois n'est pas d'ériger des barricades : ils chantent un Te Deum, cet hymne latin d'action de grâce, dans leurs églises. On rend grâce à Dieu d'un événement dont on pressent qu'il change tout, sans encore savoir quoi.
Puis vient la peur. La grande peur de l'été 1789 n'épargne pas le Forez. Une rumeur court — Saint-Chamond brûlerait, des châteaux seraient incendiés par des paysans en colère — et les Stéphanois, ville d'armuriers, font ce qu'ils savent faire : ils s'arment de fusils en grand nombre. L'alerte retombe lorsqu'on comprend que l'incendie n'était qu'un bruit. Mais ce bref affolement dit déjà quelque chose de cette ville : elle tient son destin au bout de ses mains ouvrières, et son industrie — l'arme — est aussi son moyen d'agir sur le monde.
Car c'est là que se noue le rêve stéphanois de 1789. La Révolution, pour cette ville, ne sera pas une abstraction parisienne : elle sera une émancipation concrète. En confisquant les biens du clergé et de la noblesse, elle libère des terrains sur lesquels la cité va enfin pouvoir s'étendre ; en créant les communes, elle arrache aux Saint-Priest le droit d'administrer la ville et le confie à ses habitants. Saint-Étienne cesse d'être la sujette d'un seigneur pour devenir une commune de citoyens. Bientôt, la ville portera même un nom républicain — Armeville — et ses manufactures d'armes deviendront le fer de lance de la nation en guerre. Le rêve de 1789, à Saint-Étienne, tient en une phrase : que le travail et le mérite, non la naissance, décident désormais de la place de chacun.
C'est un rêve d'égalité par le travail. Une ville qui vivait de ses mains a entendu, dans la chute d'une forteresse, la promesse que ces mains valaient autant qu'un blason. Les vieilles maisons de la noblesse locale — celles-là mêmes dont les armoiries disaient la vassalité et la hiérarchie des marches — cédaient la place à une société où l'ouvrier armurier et le chef d'atelier passementier devenaient des citoyens à part entière. La Déclaration des droits n'était pas qu'un texte : c'était, pour Saint-Étienne, la légitimation d'un monde qu'elle construisait déjà de ses propres forces.
Juillet 2026 : la même ville, et une promesse qui vacille
Deux siècles et demi plus tard, la ville a changé de visage. Les puits de mine sont fermés, les manufactures d'armes ne sont plus ce qu'elles étaient, la rubanerie survit dans les musées et quelques ateliers d'art. Mais la question de 1789 — qui décide de la place de chacun ? — est revenue, et elle a pris un tour inquiétant.
Aux dernières élections législatives, le Rassemblement national a franchi, dans la Loire, des seuils qu'on croyait improbables. À Saint-Étienne même, ses candidats ont réuni autour de 27 % des voix au premier tour ; dans les circonscriptions de l'Ondaine, du Pilat et du Forez qui ceinturent la ville, le parti est arrivé en tête avec plus de 40 %. La barre est franchie : l'extrême droite n'est plus une protestation marginale, elle est devenue, dans notre bassin, une force de premier plan. Que la ville-centre ait, jusqu'ici, fait barrage ne doit pas masquer la lame de fond qui monte de sa périphérie ouvrière — cette même périphérie qui, hier, portait le rêve d'émancipation.
Et derrière les chiffres, il y a les actes. L'année 2026 s'est ouverte, à Saint-Étienne, sur des journées de mobilisation contre l'extrême droite « sous toutes ses formes » ; partout en France, les rapports signalent une multiplication des actes antisémites et homophobes, et notre région n'y échappe pas. Les marches des fiertés doivent de nouveau être défendues contre ceux qui voudraient les interdire ; les lieux de culte et de mémoire juifs vivent sous protection ; l'injure homophobe et le tag antisémite refont surface sur les murs. Ce qui se banalise, ce n'est pas seulement un vote : c'est un climat, une permission donnée à la haine de dire son nom.
Ce que l'un dit à l'autre
Mettons les deux tableaux côte à côte, comme l'historien met deux actes en regard. En 1789, une ville d'ouvriers rêve d'une société où la naissance ne décide plus de rien, où chacun vaut par ce qu'il fait et non par ce qu'il est. En 2026, une partie de cette même ville se laisse séduire par un discours qui, précisément, remet l'origine au centre de tout : qui range les êtres selon leur nom, leur religion, leur couleur, leurs amours. L'antisémitisme et l'homophobie ne sont pas des faits divers : ce sont les symptômes d'un renversement, le retour de cette obsession des lignages et des appartenances que 1789 avait précisément voulu abolir.
L'ironie est cruelle. Les Stéphanois de 1789 se sont armés — au sens propre — pour défendre une promesse d'égalité. Les Stéphanois de 2026 sont tentés, pour une part, de confier leur colère à ceux qui veulent défaire cette promesse. La détresse est réelle : désindustrialisation, quartiers abîmés, sentiment d'abandon. La colère de 2026 a des racines aussi tangibles que la peur de 1789. Mais en 1789, cette ville avait tourné son inquiétude vers l'avenir et l'émancipation ; le risque, aujourd'hui, est qu'elle la retourne contre son voisin, le Juif, l'homosexuel, l'étranger — c'est-à-dire contre elle-même.
Car il faut le dire nettement : désigner un bouc émissaire n'a jamais rouvert une usine ni rendu une retraite décente. La force de 1789 fut de comprendre que l'ennemi n'était pas le voisin, mais le privilège — l'idée qu'un ordre de naissance pût valoir plus qu'un travail et qu'une dignité. C'est cette leçon, précisément, que la montée des extrêmes nous fait risquer d'oublier.
Rester fidèle au Te Deum de 1789
Je suis de ceux qui pensent que l'histoire ne se répète pas, mais qu'elle instruit. Le Te Deum chanté dans nos églises en juillet 1789 n'était pas un chant de haine : c'était un chant d'espérance, l'action de grâce d'une ville qui croyait qu'un monde plus juste devenait possible. Le meilleur hommage que Saint-Étienne puisse rendre à ses aïeux, en ce 14 juillet 2026, n'est pas de défiler par habitude sous les drapeaux, mais de se souvenir de ce qu'ils espéraient — et de refuser tout ce qui le trahit.
L'antisémitisme, l'homophobie, le rejet de l'autre ne sont pas des opinions parmi d'autres que l'on rangerait à côté du débat démocratique. Ils sont la négation même du 14 juillet. Une ville qui s'est faite libre en cessant d'être la vassale d'un seigneur ne peut, sans se renier, accepter qu'on rétablisse des hiérarchies entre ses enfants. La Bastille de 2026 n'a pas de tours de pierre : elle a le visage de la haine ordinaire, du soupçon porté sur le voisin, du vote qui range les êtres humains par catégories. C'est celle-là qu'il nous revient, aujourd'hui encore, de faire tomber.
Éric Moulin-Zinutti
Professeur de sciences économiques et sociales, historien



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