Chapitre II : De la Condition Féminine en France Sous le Second Empire et la Troisième République….
- ericmoulinzinutti
- 29 déc. 2025
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En avant première second chapitre de mon prochain ouvrage : ‘’Entre Féminicide et Hérédité Familiale’’ « La Procédure Criminelle devant la Cour d’Assise au XIXe Siècle »
La France du XIXᵉ siècle se raconte aussi au féminin, mais longtemps à voix basse. Pourtant, derrière les façades des maisons de pierre, dans la pénombre des ateliers et des cuisines enfumées, des millions de femmes vivent, travaillent, enfantent, souffrent, se taisent, parfois se rebellent. Sous le Second Empire et la jeune IIIᵉ République, leur destin se joue dans un cadre juridique et social où l’inégalité est la règle : en droit, l’épouse est mineure, placée sous l’autorité de son mari ; en fait, elle porte une part immense du travail quotidien, au foyer comme à l’usine. C’est dans ce monde‑là que naissent, grandissent, se marient et meurent les héroïnes et les victimes de la violence conjugale. Comprendre leur condition, c’est donc entrer dans l’intimité d’une société qui proclame l’égalité des citoyens, mais continue de faire de la femme une dépendante
Au fondement de cette situation se trouve une architecture juridique héritée du début du siècle. Le Code civil, promulgué en 1804, a fixé une hiérarchie claire : le mari doit protection à sa femme, et la femme doit obéissance à son mari, selon l’ancien article 213, longtemps inchangé. Il fixe seul la résidence de la famille : l’épouse est tenue de le suivre au domicile conjugal, sauf s’il la met manifestement en danger, comme le prévoyaient les anciens articles 214 et 215. Il administre les biens du ménage, représente le couple dans les actes de la vie civile, dispose de l’autorité parentale. Elle ne signe pas de contrat sans son consentement, ne plaide pas en justice sans être autorisée, ne dispose que très difficilement de ce qu’elle apporte en mariage. Dans cette logique, la femme mariée n’est pas pleinement sujet de droit, mais intermédiaire : elle relie la maison au monde extérieur, sans jamais s’y présenter en son propre nom. Ce cadre, à peine infléchi au fil des décennies, pèse de tout son poids sous le Second Empire et au début de la IIIᵉ République.
Devant la loi, l’épouse ne se tient pas debout seule. Le Code l’a placée au rang des mineurs et des interdits : la femme mariée est frappée d’une incapacité civile qui l’empêche d’accomplir la plupart des actes juridiques sans l’autorisation de son mari. Acheter ou vendre un bien de quelque importance, contracter un emprunt, ester en justice, même ouvrir un compte au nom du ménage : partout, il faut la signature ou l’accord exprès de celui que la loi désigne comme « chef de la communauté ». Sans ce feu vert, ses actes peuvent être annulés comme s’ils n’avaient jamais existé. L’ancienne doctrine résume la situation : l’épouse est « incapable » parce que le mariage la place sous la puissance maritale, survivance du régime patriarcal de l’Ancien Régime. La femme mariée est ainsi maintenue dans une dépendance calculée : assez responsable pour être blâmée, pas assez pour être libre
Cette dépendance se fait sentir avec une force particulière dans la gestion des biens. En entrant dans le mariage, beaucoup de femmes apportent une dot : quelques parcelles, un peu de numéraire, un trousseau riche de draps, de linge fin, parfois quelques bijoux. Mais, une fois le contrat signé, cette petite fortune passe sous des clefs qui ne sont plus les leurs. Dans les régimes les plus fréquents, de communauté ou de dot, le mari administre presque tout : terres, rentes, loyers, économies, selon les anciens articles 1421 et suivants qui lui confient la gestion des biens communs et, souvent, des biens dotaux. C’est à lui de placer, de louer, de vendre. À elle reviennent tout au plus la garde des armoires et l’illusion de posséder, sans pouvoir vraiment disposer. La dot, censée mettre la femme à l’abri du besoin, est en réalité placée sous la main du mari ; et si elle veut protéger un bien de sa gestion, il lui faut un contrat soigneux, un notaire habile, des proches avertis – autant de ressources dont les femmes modestes ne disposent presque jamais.
Même lorsqu’elle gagne sa vie, l’épouse reste à la merci d’un simple « non ». Le Code civil permet au mari d’autoriser ou d’interdire son travail : exercer une profession sans son accord est, en principe, une faute au regard du droit conjugal, et il peut faire annuler les engagements pris sans lui, au nom de l’atteinte à l’honneur et à l’autorité maritale. Il lui suffit de juger que l’atelier, la boutique ou la fabrique portent atteinte à la dignité de la maison pour exiger qu’elle quitte son emploi. À l’usine, beaucoup d’ouvrières entrent malgré tout, parce qu’il faut bien manger ; mais elles savent qu’un mot du mari peut les renvoyer au foyer, sans salaire, avec la même bouche d’enfants à nourrir. Dans les milieux populaires, cet arsenal juridique est parfois ignoré, parfois brandi : la loi sert tantôt de justification à un mari jaloux ou violent, tantôt d’argument à un patron pour renvoyer une femme jugée trop indépendante.
Sous le Second Empire, l’industrialisation transforme profondément le travail féminin. Dans les grandes villes et les bassins industriels, les femmes représentent une proportion croissante de la main‑d’œuvre, en particulier dans le textile, la confection, l’alimentation, le travail domestique et certaines manufactures. Elles filent, tissent, cousent, trient, lavent, empaquettent. Ce sont elles que l’on emploie en priorité dans les ateliers les plus mal ventilés, aux postes les moins qualifiés, pour des salaires de misère, souvent moitié moindres que ceux des hommes. L’usine achète à bas prix leur force de travail précisément parce qu’on considère qu’elles n’ont pas à « faire vivre » un foyer : le salaire masculin est pensé comme le revenu principal, celui de l’épouse ou de la fille comme un appoint. En pratique, pourtant, ces quelques francs gagnés à la semaine font souvent la différence entre une soupe maigre et la faim. Et lorsque la mécanisation ferme les filatures à domicile, des cohortes d’ouvrières déracinées viennent grossir les faubourgs, exposées à la précarité, au chantage des contremaîtres, parfois à la prostitution.
À la campagne, la condition féminine n’est guère plus douce. Les paysannes partagent le labeur des champs, des étables, des veillées de filage ou de tricot, tout en assumant la quasi‑totalité du travail domestique, sans aucun statut juridique propre. Le mariage y est à la fois protection et enfermement. La dot, même modeste, pèse sur les alliances ; la femme apporte son trousseau, parfois un lopin de terre, mais renonce en échange à une grande partie de son autonomie, car les règles du Code civil sur les régimes matrimoniaux s’appliquent aussi à elle, même si elle n’en connaît pas la lettre. Le mari est maître de la terre, des bêtes, du rythme du travail. La paysanne a la charge des enfants, la surveillance des poules et des cochons, le soin du jardin, la conduite des lessives au lavoir – autant de tâches qui ne comptent pas dans les registres fiscaux, mais rythment chaque jour. Sa vie se déroule dans un périmètre réduit, entre la maison, le champ, l’église, le marché hebdomadaire. Et si la violence y éclate – une gifle, un coup de bâton, parfois plus –, elle reste le plus souvent enfermée dans le cercle domestique, écrasée par la honte et par la peur de perdre la seule protection dont elle dispose
Dans les villes, l’instruction progresse lentement, mais de façon inégale. L’école des filles existe, mais la scolarité est courte, interrompue dès que la jeune adolescente peut apporter un salaire au foyer ou aider à la maison. Une partie des petites bourgeoises accède à un enseignement plus poussé, marqué par la morale religieuse, le piano, quelques rudiments de littérature, afin de « tenir son rang » au salon et de bien élever ses futurs enfants. Les études supérieures restent presque fermées : quelques pionnières se frayent un chemin, au prix d’efforts immenses, vers le baccalauréat ou la médecine, mais elles demeurent des exceptions. Cette rareté du savoir féminin nourrit les discours sur leur prétendue incapacité à juger, décider, voter. On enferme la femme dans un cercle : on lui refuse les droits parce qu’elle n’est pas instruite, et on lui refuse l’instruction parce qu’elle n’a pas vocation à exercer des droits.
Dans ce contexte, la violence conjugale prospère dans l’ombre. Le droit pénal réprime bien les coups et blessures, mais la pratique judiciaire tolère longtemps ce que l’on appelle les « corrections » domestiques, surtout lorsqu’elles ne laissent pas de séquelles visibles. La correction « modérée » de l’épouse est tacitement admise par une partie de la doctrine et des mentalités ; la frontière entre une gifle jugée « domestique » et des mauvais traitements pénalement répréhensibles reste floue. Les plaintes des femmes sont rares : dépendance économique, pression de la parenté, peur de perdre les enfants, crainte du scandale les retiennent. Lorsqu’une affaire parvient jusqu’au tribunal, c’est souvent que la violence a franchi un seuil spectaculaire : blessures graves, usage d’armes, intervention des voisins alertés par des cris. Mais, même alors, les juges oscillent entre réprobation morale et indulgence. Le mari violent est volontiers présenté comme un homme « emporté », « travaillé par l’alcool », que l’on espère corriger par quelques mois de prison ou une remontrance sévère. L’épouse, elle, est scrutée : a‑t‑elle été fidèle, économe, douce ? La moindre entorse à l’idéal conjugal, la simple rumeur d’un flirt, peuvent atténuer la compassion que l’on éprouve pour ses blessures.
Sous le Second Empire, la consommation d’alcool – notamment de vin et d’eaux‑de‑vie – atteint des niveaux élevés dans certaines régions et certains milieux, et vient percuter de plein fouet la vie conjugale. Le salaire de la semaine se dissout parfois dans les cabarets, laissant la femme seule face aux factures, à la faim des enfants, aux dettes de loyer. Le retour du mari saoul, tard le soir, est redouté : portes claquées, cris, coups. Les récits d’ouvrières décrivent cette scène entre toutes : la femme qui attend, l’oreille tendue vers l’escalier, la peur au ventre, espérant qu’il sera d’humeur à dormir et redoutant l’orage. Là encore, les violences ne sont visibles qu’à travers de rares fenêtres : un procès‑verbal de police, un dossier d’hôpital, un témoignage arraché. La plupart reste dans l’ombre des escaliers, étouffée par la honte et la nécessité.
Les enfants, eux aussi, appartiennent d’abord au père. La « Puissance paternelle », organisée par le Code civil au profit du mari, fait de lui le maître légal des fils et des filles : c’est lui qui décide d’une école, d’un apprentissage, d’une correction, d’un mariage. Pour une femme, songer à partir, c’est donc risquer de perdre ceux qu’elle a portés, allaités, bercés. En cas de séparation de corps ou de divorce – très encadré avant 1884 et réservé à des cas extrêmes –, la garde des enfants va dans la plupart des cas au père, surtout s’il est jugé « irréprochable » au regard des mœurs. Le Code est clair dans son esprit sinon dans chaque détail : dans le conflit conjugal, la mère arrive souvent la dernière, suppliant pour quelques heures de visite. Cette menace diffuse suffit à retenir bien des femmes au seuil de la rupture.
Avec la chute du Second Empire et la naissance de la IIIᵉ République, les choses commencent à bouger, plus dans les discours que dans les lois. Les mouvements féministes s’organisent timidement, publient des brochures, revendiquent l’éducation pour les filles, l’égalité salariale, parfois le droit de vote. Des femmes de lettres, des institutrices, des ouvrières politisées écrivent pour dénoncer la double oppression – économique et domestique – qui pèse sur elles. On discute de l’alcoolisme, de la misère, des logements insalubres, et derrière ces questions surgit toujours, en filigrane, la figure de l’épouse battue, de la mère épuisée. Pourtant, le droit civil reste lent à se transformer : l’autorité maritale, l’incapacité de la femme mariée, la toute‑puissance paternelle ne seront vraiment entamées que par des réformes du XXᵉ siècle.
Il serait cependant faux de dépeindre les femmes de cette époque comme de simples victimes passives. Dans ce monde étroit, elles savent, parfois, se ménager des marges de manœuvre. Certaines mettent de côté, sou par sou, un « bas de laine » caché à leur mari, pour parer aux coups du sort. D’autres trouvent, dans les réseaux de voisinage, de parenté, de confréries religieuses, des appuis discrets : une sœur qui recueille un temps la femme fuyante, un voisin qui intervient pour calmer une dispute, une marraine de la paroisse qui plaide en coulisse auprès du mari. Des ouvrières se regroupent, s’entraident, discutent politique dans les arrière-salles des cafés ou dans des cercles nés autour de la Commune de Paris. Des bourgeoises, étouffant dans leur salon, se lancent dans l’écriture, le journalisme, l’action caritative, découvrant par-là les conditions de vie de celles qui n’ont ni dot ni rente.
La violence conjugale, dans ce paysage, est la pointe la plus visible d’un iceberg de déséquilibres et de frustrations. Elle ne naît pas ex nihilo : elle s’enracine dans un système qui autorise la domination masculine et la naturalise, qui valorise l’autorité du mari et s’accommode de ses emportements. Quand un drame éclate – une épouse gravement blessée, une femme tuée, des enfants terrorisés –, les contemporains oscillent entre surprise feinte et fatalisme. On incrimine l’alcool, la jalousie, la « nature emportée » de l’homme, parfois l’inconduite supposée de la femme. On accepte beaucoup moins volontiers d’interroger ce qui se joue dans l’intimité de tous les jours : l’impossibilité pour l’épouse de dire non, d’imposer un refus, de partir sans tout perdre.
Ce chapitre ne peut prétendre épuiser la diversité des situations féminines sous le Second Empire et la IIIᵉ République. Il cherche plutôt à tracer une toile de fond : un cadre juridique qui maintient la femme en état de minorité, un monde du travail qui la paye moins et la protège peu, un imaginaire collectif qui l’enferme dans le rôle d’épouse dévouée et de mère silencieuse. Sur ce fond se détachent les histoires singulières : celle de l’ouvrière qui se jette par la fenêtre pour fuir un mari brutal, de la bourgeoise qui demande la séparation et se heurte à la raideur d’un tribunal, de la paysanne qui endure, pour ne pas scandaliser le village, des coups que rien ne justifie. Comprendre ces destins, c’est donner chair aux silhouettes que l’on croise, plus tard, sur les bancs de témoins ou au centre d’un drame criminel. C’est aussi mesurer à quel point la cour d’assises qui jugera un mari meurtrier, en 1880, ne vient pas de nulle part : elle s’inscrit dans un monde où la souffrance des femmes est ancienne, profonde, et longtemps tenue pour normale.




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